
Imaginez une ville avant l’électricité automatique. Quand le soleil se couchait, les rues devenaient très sombres. C’est alors qu’apparaissait un personnage un peu magique : le falotier ou allumeur de réverbères.
Chaque soir, il parcourait les rues avec une longue perche. Au bout de cette perche brillait une petite flamme. En quelques gestes, il allumait un réverbère, puis un autre, puis encore un autre. Peu à peu, la ville s’illuminait comme un ciel rempli d’étoiles.
Le matin, l’allumeur recommençait sa tournée, mais cette fois pour éteindre les lampes. Il connaissait chaque rue, chaque place et parfois même les habitants qui le saluaient au passage.
Ce métier demandait de la patience, de la précision et de bonnes jambes ! Les allumeurs marchaient des kilomètres, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il fasse froid.
Grâce à eux, les gens pouvaient se déplacer plus facilement la nuit. Les commerces restaient ouverts plus longtemps et les rues semblaient plus sûres.
Avec l’arrivée de l’électricité et des systèmes automatiques, les allumeurs de réverbères ont peu à peu disparu. Pourtant, leur souvenir reste vivant. Ils symbolisent une époque où la lumière des villes dépendait encore du travail humain. Ils rappellent qu’avant d’appuyer sur un simple interrupteur, il fallait quelqu’un pour apporter la lumière à toute la ville.

La cinquième planète était très curieuse. C'était la plus petite de toutes. Il y avait là juste assez de place pour loger un réverbère et un allumeur de réverbères.
Le petit prince ne parvenait pas à s'expliquer à quoi pouvaient servir, quelque part dans le ciel, sur une planète sans maison, ni population, un réverbère et un allumeur de réverbères. Cependant il se dit en lui-même :
- Peut-être bien que cet homme est absurde. Cependant il est moins absurde que le roi, que le vaniteux, que le businessman et que le buveur. Au moins son travail a-t-il un sens. Quand il allume son réverbère, c'est comme s'il faisait naître une étoile de plus, ou une fleur. Quand il éteint son réverbère ça endort la fleur ou l'étoile. C'est une occupation très jolie. C'est véritablement utile puisque c'est joli.
Lorsqu'il aborda la planète il salua respectueusement l'allumeur :
- Bonjour. Pourquoi viens-tu d'éteindre ton réverbère ?
- C'est la consigne, répondit l'allumeur. Bonjour.
- Qu'est-ce la consigne ?
- C'est d'éteindre mon réverbère. Bonsoir. Et il le ralluma.
- Mais pourquoi viens-tu de rallumer ?
- C'est la consigne, répondit l'allumeur.
- Je ne comprends pas, dit le petit prince.
- Il n'y a rien à comprendre, dit l'allumeur. La consigne c'est la consigne. Bonjour.
Et il éteignit son réverbère. Puis il s'épongea le front avec un mouchoir à carreaux rouges.
- Je fais là un travail terrible. C'était raisonnable autrefois. J'éteignais le matin et j'allumais le soir. J'avais le reste du jour pour me reposer, et le reste de la nuit pour dormir...
- Et, depuis cette époque, la consigne a changé ?
- La consigne n'a pas changé, dit l'allumeur. C'est bien là le drame ! la planète d'année en année a tourné de plus en plus vite, et la consigne n'a pas changé !
- Alors ? dit le petit prince.
- Alors maintenant qu'elle fait un tour par minute, je n'ai plus une seconde de repos. J'allume et j'éteins une fois par minute !
- Ça c'est drôle ! les jours chez toi durent une minute !
- Ce n'est pas drôle du tout, dit l'allumeur. Ça fait déjà un mois que nous parlons ensemble.
- Un mois ?
- Oui. Trente minutes. Trente jours ! Bonsoir. Et il ralluma son réverbère.
Le petit prince le regarda et il aima cet allumeur qui était si fidèle à sa consigne. Il se souvint des couchers de soleil que lui-même allait autrefois chercher, en tirant sa chaise. Il voulut aider son ami :
- Tu sais... je connais un moyen de te reposer quand tu voudras...
- Je veux toujours, dit l'allumeur. Car on peut être, à la fois, fidèle et paresseux.
Le petit prince poursuivit :
- Ta planète est tellement petite que tu en fais le tour en trois enjambées. Tu n'as qu'à marcher lentement pour rester toujours au soleil. Quand tu voudras te reposer tu marcheras... et le jour durera aussi longtemps que tu voudras.
- Ça ne m'avance pas à grand-chose, dit l'allumeur. Ce que j'aime dans la vie, c'est dormir.
- Ce n'est pas de chance, dit le petit prince.
- Ce n'est pas de chance, dit l'allumeur. Bonjour. Et il éteignit son réverbère.
Celui-là, se dit le petit prince, tandis qu'il poursuivait plus loin son voyage, celui-là serait méprisé par tous les autres, par le roi, par le vaniteux, par le buveur, par le businessman. Cependant c'est le seul qui ne me paraisse pas ridicule. C'est, peut-être, parce qu'il s'occupe d'autre chose que de soi-même.
Il eut un soupir de regret et se dit encore :
- Celui-là est le seul dont j'eusse pu faire mon ami. Mais sa planète est vraiment trop petite. Il n'y a pas de place pour deux...
Ce que le petit prince n'osait pas s'avouer, c'est qu'il regrettait cette planète bénie à cause, surtout, des mille quatre cent quarante couchers de soleil par vingt-quatre heures !
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