Et si on arrêtait la théorie de l’éclairage ?

Faut-il abandonner l’argumentaire « utilitariste » (l’éclairage répond aux besoins humains) pour ne parler que pragmatique et réalité terrain (le coût, toujours le coût…) ? Alors que l’éclairage cède tous les jours du terrain face au « smart » – super catégorie fourre-tout dominée par l’électronique mais dont le modèle et la gouvernance restent à déterminer – ainsi qu’à la logique « tendance » (comprendre comptablo-environnementaliste), la question se pose : l’éclairage fait-il face à une bataille économique ou à une bataille idéologique ? Dans les deux cas, un nouveau marketing de l’éclairage s’impose, car force est de constater que l’argument des besoins humains, jusque-là pilier de la doctrine, ne suffit plus. La réponse à cette question est d’autant plus essentielle que le visage de l’éclairage français se dessinera dans les 5 prochaines années.

Cet article n’a pas pour but de réitérer ce que l’on sait déjà. Oui, l’éclairage est nécessaire. Oui, l’éclairage est un facteur de sécurité et de bien-être au travail comme en ville, urbaine ou rurale soit dit en passant. Oui, l’éclairage est un facteur d’attractivité économique et touristique d’une ville, quelle que soit sa taille. N’en témoigne l’exemple de Toulouse qui mise sur l’éclairage pour l’obtention du label Patrimoine mondial de l’UNESCO. Ou celui de la ville de Lyon, devenue « meilleure destination européenne de week-end » grâce à une véritable politique lumière, entre autres. Oui, assurer la sécurité de toutes les catégories d’usagers tout en protégeant la biodiversité et en réalisant des économies d’énergie, c’est possible. Sauf qu’à la lecture de ces cinq lignes d’introduction, la moitié des lecteurs, professionnels de l’éclairage comme décideurs, a déjà changé d’article ou de page.

Redondance des arguments qui, compte-tenu de la lenteur de la rénovation de l’ensemble du parc  et des difficultés économiques du marché ne fonctionne pas très bien (à titre d’exemple : la commande moyenne en éclairage public est aujourd’hui de 7 points lumineux), ou efficacité des discours antérieurs qui en ont fait un acquis et ne se heurtent qu’à un seul obstacle : le manque de financements ?

Une bataille idéologique ou économique ?
On le sait, l’éclairage français, et européen (ne soyons pas chauvins, le problème s’étend bien au-delà des frontières hexagonales), est divisé en deux camps, qui, somme toute, sont rassemblés en deux visions de l’éclairage :

  • Le financier, qui conçoit l’éclairage comme une dépense et raisonne en termes comptables. On retrouve également dans cette catégorie les lumino-sceptiques et les discours environnementalistes.
  • Le visionnaire, qui conçoit l’éclairage comme un service, aussi connecté soit-il.

De façon caricaturale, cela revient à mettre un huissier et un prêcheur dans la même pièce. Et c’est bien là que le problème réside : quand l’un ne conçoit l’éclairage que comme une ligne de dépense à couper (quelles qu’en soient les raisons), l’autre n’arrive pas à concrétiser ses promesses, du fait de sa jeunesse. Seul dénominateur commun capable de réunir ces deux visions : le service à l’usager, autrement dit les besoins humains (l’éclairage connecté tente d’ailleurs de créer de nouveaux besoins, en sus de satisfaire les besoins « de base » : voir et être vu). L’avenir de l’éclairage se situerait-il dans ce cas dans une remarketisation des besoins humains ?

De la complexité des besoins humains
Pas un seul mois ne s’écoule sans qu’une nouvelle étude ne lie éclairage et potentiels problèmes de santé ou impacts sur la biodiversité, parfois à tort, et ne vienne apporter une nuance supplémentaire à la définition des besoins humains en matière de lumière. Une multiplication d’articles et de travaux de recherche qui s’explique en partie par l’ouverture de nouveaux champs de recherches liés aux avancées des connaissances scientifiques.

Si le besoin en lui-même, celui de voir et d’être vu, n’a pas changé, ses spécificités et les conséquences sanitaires sont, elles, en pleine effervescence scientifique. Une effervescence de nouvelles données qui nécessite une attention constante : photo-toxicité des LED, que le rapport réactualisé de l’ANSES qui sera publié en 2016 et les travaux internationaux relanceront, nouvelle théorie de l’éclairage au travail (étude AFE/ Institut de la Vision), adaptation de l’éclairage à la déficience visuelle, effets non visuels de la lumière…  rien que pour la partie physiologique de l’éclairage (Voir la thématique « A la lumière des besoins humains des JNL2016).

Viennent ensuite les connaissances sur la partie comportementale de celui qui utilisera la lumière, qui signe les débuts d’une nouvelle composante de la discipline « besoins humains ». Les dernières études en date sur la domotique et l’éclairage à la demande montrent bien que la performance économique de l’éclairage, aussi connecté et intelligent soit-il, dépendra en grande partie de ce facteur sociologique subjectif : le comportement humain. Et ce dernier peut révéler des surprises (voir l’exemple de l’éclairage à la demande de Bordeaux – colloque AFE/FNCCR – octobre 2015).

Enfin, en plus d’un besoin constant d’être informés et formés sur les nouvelles connaissances médicales, sans cesse renouvelées, les acteurs de l’éclairage devront également s’adapter à une nouvelle doctrine, qui complique grandement les choses : il n’y a plus un besoin humain mais des besoins, qui diffèrent en fonction des périodes de la vie et de l’état de santé. Les nouvelles découvertes médicales commencent en effet à catégoriser les besoins lumineux en fonction de l’âge (voir notamment l’étude AFE / Ministère de la santé à ce sujet).

Ecoles, espaces publics, bureaux, hôpitaux… devront ainsi être éclairés différemment et les projets d’éclairage devront intégrer ces variables. A l’heure du tout « smart », cette nouvelle doctrine devra constituer le socle commun de connaissance, d’autant plus lorsque l’on sait que le pic de besoins en rénovation va bientôt être atteint.

Le pic de besoins en rénovation bientôt atteint
Les parcs d’éclairage intérieur et public français sont majoritairement obsolètes (45 % pour le parc d’éclairage public et 80 % pour le parc tertiaire). Cette vétusté est connue. L’imminence de cette nécessaire rénovation l’est, elle, moins. Car d’ici 2020, la quasi-totalité des années verra au moins une technologie d’éclairage être frappée d’interdiction de mise sur le marché (une étape est d’ailleurs entrée en vigueur le 1er septembre dernier). Un bannissement qui, de fait, forcera la main des maîtres d’ouvrage pour rénover. Côté éclairage public, le pic de rénovation européen devrait être atteint en 20171.

Le manque de moyens de financement pourrait toutefois faire rater le coche, au risque de créer une dette sanitaire et économique si les rénovations ne sont pas effectuées. La question demeure toutefois : est-ce la finance, la technologie ou les besoins humains qui vont conditionner la rénovation des infrastructures ? Rendez-vous aux Journées nationales de la lumière de l’AFE, qui auront lieu à Lyon les 12 et 13 septembre 2016. Cliquez ici pour consulter le programme.
1 Entre 2012 et 2017, 80 % des lampes d’éclairage public auront été rénovées en Europe