Quelle ingénierie pour l’éclairage en 2017 ?

 

L’ingénierie de l’éclairage disparaît. A ce constat, trois causes principales: une ingénierie financière en profonde mutation, l’ère du numérique et les LED. La première fracture les projets via des micro-investissements, par rue ou par quartier si l’on prend le cas de l’éclairage public, et n’induit pas seulement une perte de cohérence, mais également une perte de qualité. Une absence d’approche globale, de projet d’éclairage, qui coûte cher, notamment en maintenance. Les deux autres questionnent l’intégrité d’une ingénierie globale de l’éclairage. Car, in fine, ce qui se trame, c’est bien de déterminer si les projets d’éclairage doivent faire l’objet d’une ingénierie en soi, ou s’ils peuvent se contenter de la superposition des autres.

Définition de l’ingénierie de l’éclairage
L’ingénierie se définit comme « l’ensemble des fonctions qui mènent de la conception et des études, de l’achat et du contrôle de fabrication des équipements, à la construction et à la mise en service d’une installation technique ou industrielle » sur l’encyclopédie collaborative Wikipédia.

Du côté de l’éclairage, les projets bien réalisés ont toujours été fondés sur plusieurs ingénieries : l’ingénierie industrielle, le génie civil… avec une ingénierie financière traditionnellement à la charge des maîtres d’ouvrage. A cela s’ajoutaient les ingénieries de l’acheteur et des professionnels impliqués, synthétisées dans des avant-projets d’éclairage. Ces ingénieries regroupées forment l’ingénierie de l’éclairage. Un savoir-faire qui garantit par exemple des conditions de travail saines[1] pour les millions de Français travaillant dans des bureaux (1 Français sur 2 passerait plus de 9 h 00 par jour au bureau[2]).

Sauf que le numérique et les restrictions financières sont passés par là. Résultat : les projets d’éclairage disparaissent. L’ingénierie de l’éclairage aussi. Un constat valable dans tous les domaines, publics comme privés, intérieur comme extérieur.

Une ingénierie de l’éclairage, vraiment ?
Il n’est pas ici question de « projets » au sens de « travaux » ou d’installations ni seulement des besoins humains. Il s’agit de la valeur ajoutée de l’éclairage d’« avant » : une véritable réflexion en amont, permettant à l’éclairage d’apporter un service fiable et pour longtemps ; bref, un investissement durable. Or cette ingénierie préalable tend à disparaître. Cela ne veut pas de dire que désormais les installations d’éclairage sont posées « à la sauvage », sans aucune compétences ni règles. Il s’agit d’énoncer une réalité :

  • Les véritables études globales en amont, les projets d’éclairage, disparaissent car ils sont grignotés par les solutions marketing clés en main et les nouvelles contraintes des décideurs (moins de temps, moins d’argent)
  • L’ingénierie de l’éclairage se heurte au numérique et à l’informatique, questionnant son rôle dans l’investissement et surtout, la pérennité de cet investissement

Les non professionnels de l’éclairage pourraient nous taxer d’être autocentrés. Après tout, l’éclairage n’est pour eux, dans l’approche la plus bienveillante, qu’un pan des travaux publics et, dans l’approche la moins flatteuse, un interrupteur avec des tubes ou des luminaires qui doivent être changés de temps en temps. Malheureusement, l’éclairage bénéficie bien d’une ingénierie qui lui est propre. Une ingénierie qui, compte-tenu des implications de l’éclairage en matière économique, sanitaire et environnementale, ne peut être ignorée. Les LED se sont assurées de réaffirmer plus que jamais la nécessité d’une étude en amont des projets d’éclairage.

En outre, le réseau d’éclairage constitue le maillage le plus abouti à l’heure actuelle en France en matière d’ossature de connectivité. Un potentiel économique de taille qui illustre également les enjeux extra-muros de l’ingénierie de l’éclairage aujourd’hui : quels choix d’investissement, alors même que la maintenance et la gestion des LED suscitent encore des interrogations ? Faut-il financer par à-coups ou financer en global ?

Même si la question du financement de la commande est résolue, reste la question de la compétence. Car si l’on investit dans la technologie, a-t-on investi dans tout ce qui est nécessaire ? Le réseau tiendra-t-il le coup par rapport au projet ? Faudra-t-il tout recommencer une fois qu’une autre connectivité devra être ajoutée ? Les ingénieries financières et l’ingénierie de l’acheteur sont au cœur de cette révolution, d’autant plus que bon nombre de projets de villes intelligentes reposent sur le réseau d’éclairage.

Des supers structures pour des micros investissements
Premier constat : deux camps se dessinent (c’est original), les grosses structures et les petites structures, mais donnent le même résultat : le morcellement des investissements. Car, aujourd’hui, très peu d’investissements sont réalisés sur l’ensemble du parc du maître d’ouvrage, ou, dans le cas où le parc n’est pas totalement vétuste, sur des lots complets. A titre d’exemple, la commande moyenne par marché en éclairage public est de 7 points lumineux.

Paradoxalement, les maîtres d’ouvrage se placent dans une tendance de regroupements, soit via des groupements d’achat soit via les fusions/absorptions, comme c’est notamment le cas dans les collectivités du fait de la réorganisation territoriale.

Problème : superstructures ne veut pas dire supermoyens, mais plutôt élargissement des compétences (financières et humaines). En matière d’éclairage, le dernier document de la FNCCR illustre bien le dilemme (Voir les Brèves de l’AFE n°149) :

  • pour les villes, l’éclairage public se place en 1re position dans le top 10 des priorités d’investissements dans le cadre du développement numérique et l’amélioration des services urbains et environnementaux
  • Pour les EPCI, l’éclairage public n’occupe plus que la 10e place, d’autres dossiers étant jugés comme plus prioritaires

Des moyens certes, plus gros, mais des priorités qui changent et conduisent à la même impasse financière, dans l’investissement comme dans les moyens humains. Une question d’autant plus importante à l’heure du mouvement numérique dans lequel les collectivités s’engagent, certaines avec plus d’entrain que d’autres. Open-data obligatoire d’ici une dizaine d’années, mutualisation ou superposition des données… La question est de savoir s’il faut un super service multi-compétent ou des services spécialisés.

Multi-compétences ou multi-services ?
L’éclairage public suivra-t-il le même modèle organisationnel que l’éclairage intérieur ? Ce dernier présente de plus en plus de départements tour à tour baptisés « bâtiments », « énergie » ou « efficacité énergétique ». Multi-casquettes, l’éclairage n’y représente qu’une part infime du champ d’action, et donc une infime partie du temps passé et de l’expertise.

Dans cette logique, comment un seul service pourrait-il assumer une ingénierie complète sur l’un de ces champs et encore moins sur tous ces champs ? Bref, la question est « Faut-il une ou plusieurs ingénieries ? Faut-il plusieurs garde-fous ? Alors que la tendance est à la mutualisation des services, peut-on réellement avoir une ingénierie de l’éclairage ? ».

Sans surprise, la réponse est… oui. Car la perte de contrôle sur les projets d’éclairage installés et financés par à-coups et simplement « commandés » du fait de la baisse des moyens humains est bien réelle.

L’urgence du retour de l’ingénierie de l’éclairage
D’ici les cinq prochaines années, une problématique va particulièrement illustrer l’urgence du retour à l’ingénierie de l’éclairage : (paradoxalement) la problématique des réseaux. Pris au sens large, eux-mêmes sont en pleine mutation :

  • Un pic de rénovation des infrastructures d’éclairage, en intérieur comme en extérieur, va être atteint, du fait des réglementations actuelles et en révision (notamment plusieurs directives en révision dans les cartons de l’UE)
  • La réglementation DT-DICT, qui va induire des millions d’euros d’investissements, va permettre de géo-localiser les réseaux, dont ceux d’éclairage, et d’induire les choix qui en découlent
  • La question des solutions de financement, toujours en suspens mais qui joueront un rôle majeur dans l’ingénierie de l’éclairage de demain
  • La bataille des réseaux de communication et des protocoles de communication, fréquences, CPL, 4G (avec une 5G prévue pour 2020), va s’engager et déterminer les investissements de demain

A ce titre, Lux la revue de l’éclairage indique dans son numéro de novembre :

  • 70 % des luminaires n’auraient besoin que d’une faible quantité de données, soit un faible investissement par point lumineux et une bande passante faible (2G)
  • 20 % des luminaires centraliseraient une quantité moyenne de données, entrainant un investissement conséquent par point lumineux
  • 10 % des luminaires centraliseraient une grande quantité de données (nécessaires par exemple à la vidéo surveillance), un investissement élevé par point lumineux et une bande passante élevée (4G).

La question du financement mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête. Deux solutions de financement coexistent : la première, et la plus ancienne, consiste, sous une forme ou sous une autre, à un financement direct par le maître d’ouvrage.

La seconde, plus récente, consiste à externaliser la charge de l’investissement, via différentes formes de contrats. Dans le deuxième cas, l’ingénierie de l’éclairage est, la plupart du temps, transférée à un tiers.  Dans cette configuration, le raisonnement à long terme est primordial. Car si la charge de l’investissement a été transférée, la charge de la maintenance, elle, finira par retomber sur le maître d’ouvrage, à moins de renouveler tout ou une partie du contrat, ou d’en contracter un autre.

Sur le long terme se jouent donc les questions de compétences internes des maîtres d’ouvrage. Si l’on prend l’exemple de l’éclairage public, cela veut-il dire que certains service éclairage public des collectivités sont voués à disparaître ou, à minima, être sérieusement amputés ? Après tout, il ne  s’agirait plus dans ce cas que de faire l’interface entre la collectivité et le prestataire. Plus besoin d’études ou de techniciens.

High-tech ou pas, pour être pérennes, les investissements d’aujourd’hui doivent pouvoir être l’ossature de demain. Une tactique qui colle d’ailleurs bien au financement par à-coups : sécuriser le réseau, poser les bases d’un éclairage juste et performant qui pourra, demain, supporter plus de connectivité si c’est le souhait du maître d’ouvrage.

Un éclairage en kit ?
Evolutive, voilà ce qui pourrait caractériser l’ingénierie de l’éclairage dans les années à venir. Tout comme les jeux d’enfants à qui des accessoires sont ajoutés au fur et à mesure, l’éclairage devra pouvoir supporter plus d’options, tout en assurant la base. Bref, être construit pour être évolutif. Si l’ingénierie de base, les besoins humains, ne changent pas, elle doit toutefois intégrer de nouvelles données : une mutation vers une ingénierie de groupe, qui doit intégrer les données d’autres horizons pour les absorber et les faire sienne. Elle devra également elle-même être évolutive, puisque les connaissances ne cessent de se développer, notamment en ce qui concerne les LED. A ce titre, les LED constituent le principal point d’évolution, certaines questions restant en suspens en ce qui concerne leur maintenance par exemple (Voir Lux, la revue de l’éclairage – novembre 2016).

Selon le Larousse, l’ingénierie se définit par « l’étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, monétaires et sociaux) et qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes ». Pour rappel, c’est à l’AFE que se retrouvent tous les spécialistes des composantes de l’éclairage, du médical à l’électrique… Alors, l’ancienne ou la nouvelle définition ? A bon entendeur…

Rappel : débutez l’année sur le bon pied. La norme NF C 17-200 a été révisée en septembre 2016. En plus des LED, elle intègre désormais les installations électriques extérieures et permet de diminuer les coûts de maintenance. Plusieurs sessions de formation sont déjà prévues à Paris et en région : cliquez ici.

[1] Eclairage adapté à la tâche et respectant le Code du travail

[2] L’Express – 2011